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Les nouvelles ambitions de Barcelone : entretien avec Franc Hayden

Crédit photo : Carole Vgns

Dans l’univers de la musique électronique, Barcelone est surtout connue pour ses innombrables festivals et les événements qui s’y rapportent tout au long de l’année; ils sont si nombreux qu’il est aujourd’hui difficile de les recenser. Ayant très tôt saisie les opportunités économiques qu’offrait ce courant musical et culturel, la capitale catalane en est devenue l’un des principaux pôles au niveau mondial même si l’émergence d’une scène locale se fait attendre et que les line up des festivals ont tendance à se répéter.

Attirés par la frénésie barcelonaise, de nombreux djs et producteurs venus des quatre coins du monde tentent malgré tout l’aventure. Parmi ces derniers, figure le toulousain Franc Hayden qui est à la fois au cœur de événementiel des nuits de « Barna » puisqu’il a géré la communication d’Indigo Raw, du festival Mutek et participe également à celle du Fort Festival. A côté de ses activités professionnelles, Franc est aussi un producteur de techno talentueux incarnant la volonté d’une génération à renouveler une scène underground étouffée par les pointures mondiales. Dans cet entretien avec Franc Hayden, retour sur l’état actuel de la scène barcelonaise ainsi que sur un parcours professionnel et artistique qui pourrait inspirer bon nombre d’entre nous.

LOFI | Salut Franc, pourrais tu te présenter ?

Je m’appelle Franc, j’ai 25 ans. Je suis originaire de Toulouse mais habite Barcelone depuis 3 ans. À la base je joue plusieurs instruments depuis mon enfance, d’abord la batterie, le violon pendant 6 ans et ensuite la guitare. D’ailleurs, je crois que c’est avec la guitare que j’ai compris l’intérêt de de l’électronique, en la branchant dans un ampli, sa puissance était évidemment décuplée. C’est durant mes années lycéennes que je suis réellement tombé amoureux de la musique électronique. J’ai commencé à mixer pour finalement me décider à consacrer ma vie à la musique. Toulouse n’offrant que peu de structures susceptibles de répondre à mes attentes, j’ai naturellement rejoint Regarts Asso pour un stage de 9 mois où j’appris les bases de l’organisation événementielle. Dans la foulée, j’ai amélioré mes mixs et produit quelques morceaux ce qui m’a permis de jouer à l’Electro Alternativ, d’être l’un des résidents de l’Inox Club mais aussi des soirées La Factory. C’est dans ce cadre que j’ai pu côtoyer les producteurs que j’admirais. Ensuite j’ai effectué mon premier Bikini, un endroit toujours très spécial pour n’importe quel Toulousain passionné de musique. C’est lors de cette soirée que j’ai rencontré la fameuse équipe Candy House qui est venue me trouver pour les rejoindre. Toutefois, comme je travaille dans l’événementiel, j’ai décidé de vivre à Barcelone car les opportunités qu’offrent cette ville en ce domaine sont hors normes et comme j’y avais déjà fait une école là bas, ma deuxième année de licence précisément… C’est d’ailleurs lors de cette période que je suis tombé amoureux de cette ville.

Franc Hayden en portrait. Crédit photo : Carole Vgns

LOFI | Justement, quel est ton parcours professionnel à Barcelone ?

A Barcelone j’ai commencé à travailler pour Indigo Raw pendant l’Off Week. Je gérais toute la communication et les relations presse, je faisais un peu de design également ainsi que les partenariats, les promotions, la publicité… J’ai postulé chez Indigo Raw car un poste venait de s’y libérer et comme je venais de finir mon master de Management et Marketing, j’ai saisi l’opportunité et après une série d’entretiens, on m’a embauché durant trois années consécutives. Grâce à cela, comme les équipes d’Indigo Raw et celles du festival Mutek sont à peu prés les mêmes, j’ai ensuite enchaîné sur le Mutek de Barcelone. A ce jour, je travaille pour le Fort Festival à Tossa de Mar, dans un cadre splendide.

LOFI |Le festival Mutek est particulièrement réjouissant sur le plan artistique, culturel et technologique, mais il reste hélas peu connu en Europe, peux-tu nous en dire davantage ?

En effet, c’est un festival très intéressant. À la base le festival Mutek vient de Montréal où ils y organisent leur 19ème édition. C’est un festival qui a une dimension mondiale car il est implanté à Mexico depuis 15 ans, et à Barcelone où l’on vient de conclure la neuvième édition. Cette année, il y a eu le premier Mutek San Francisco en mai, mais également la deuxième édition en Argentine ainsi qu’a Dubaï, et enfin la troisième édition à Tokyo. Le Mutek « festival international de créativité digitale », est un événement artistique (musical la plupart du temps) mais il privilégie plus largement tout ce qui concerne l’innovation technologique et son rapport à l’art. Il valorise tout ce qui touche à la prestation scénique lié à la créativité digitale. Beaucoup d’œuvres sont audiovisuelles, et s’écoutent autant qu’elles ne se regardent. Il y a plusieurs séries d’événements au sein du festival dont « A/Visions » qui explore la relation essentielle entre l’image et le son, et se visionne assis dans un théâtre tel un des show les plus marquant de cette édition qui fut organisé au théâtre BARTS où furent accueillis les percussionnistes catalans Frames Percussions avec Herman Kolgen, artiste québécois habitué de Mutek. Ce show mêlant percussions organiques et musique électronique minimaliste, était accompagné d’une magnifique œuvre visuelle projetée à l’arrière de la scène nommée «Train Fragments», c’était progressif, envoûtant, très beau. D’autre part, beaucoup d’artistes invités ont créé leur propre instrument, mais on peut aussi y entendre de nouvelles techniques de mix, de sampling, et énormément d’innovations. D’un point de vu personnel, ce festival me donne le sentiment que la créativité et l’innovation est infini, que chaque objet regorge d’un univers d’opportunités artistiques.

MUTEK x Herman Kolgen Frames Percussion. Crédit photo : Alba Ruperez

LOFI | Que penses-tu de la scène barcelonaise actuel ? Beaucoup pensent qu’elle est devenue trop « mainstream ».

D’un côté, il y a énormément d’événements similaires, répétitifs et faciles avec beaucoup de programmations semblables et trop peu de prise de risque, mais c’est seulement la partie émergée de l’iceberg car la scène underground est là, il y a de plus en plus d’événements techno par exemple avec des pointures du genre (ndlr: I Hate Models, SNTS, Karenn, Paula Temple, Tzusing, Codex Empire) plusieurs fois par semaine et beaucoup de collectifs barcelonais (Insert, Diffuse Reality, HEX) parviennent à accéder aux plus grands clubs de la ville. Cela montre qu’il y a une réelle opportunité pour l’underground à Barcelone. Il y a énormément de très bons djs et producteurs dans cette ville mais peu ont l’attention qu’ils méritent. Toutefois,en sortant souvent dans des clubs plus variés, on peut s’apercevoir que Barcelone a une scène artistique très forte mais peu mise en valeur car globalement une grande majorité souhaite voir des artistes de renommée. En fouillant, on trouve des artistes, événements et festivals incroyables avec énormément de nouvelles idées et d’originalité. Pour tous ce qui aiment la musique électronique, Barcelone reste une ville à prendre très au sérieux, difficile de faire l’impasse.

Franc Hayden en portrait. Crédit photo : Carole Vgns

LOFI | Étant au cœur de l’événementiel barcelonais et producteur de techno, comment expliques-tu que les artistes locaux soient aussi peu reconnus sur le plan international ?

Je ne suis pas sûr que cela ait à voir avec la scène car aujourd’hui, où que l’on se trouve, on peut produire de la musique et la diffuser assez facilement sur internet, de même que signer dans des labels etc. Il y a beaucoup d’artistes célèbres de musique électronique qui viennent vivre ici. Je pense que la ville inspire par sa diversité mais je pense aussi qu’il ne tient qu’à eux de vouloir s’exporter, malgré toutes les difficultés auxquelles il faut faire face. Mais beaucoup d’artistes apprécient de jouer régulièrement dans plusieurs clubs de la ville, sans penser à une «carrière» et en ayant une autre activité à coté. Il y a beaucoup de djs locaux qui en ont fait leur métier, mais cela reste bien souvent compliqué de jouer dans d’autres pays avec pour seul talent le mix, même si ce n’est peut être pas leur intention. Grace à Mutek, j’ai découvert bon nombre d’artistes barcelonais incroyables dont je n’avais jamais entendu parler et il me semble que c’est un sentiment général. Il y a énormément d’espoir ici, et je pense clairement qu’il devrait y avoir plus d’artistes reconnus barcelonais dans le futur et que l’on est témoin d’un changement important. On a tendance à trop considérer la ville de Barcelone comme une ville « fiesta-playa-tapas-ramblas », mais c’est une capitale d’innovation artistique et avant-gardiste.

LOFI | Vrai, en même temps elle ne fait que renouer progressivement avec sa nature. Tu peux nous parler de ton dernier EP ?

En dehors du travail, depuis que je suis à Barcelone, j’ai consacré exclusivement mon temps à la production de mes morceaux, c’est à dire que je ne mixais pas en club. Cette année, j’ai sorti 6 tracks, en Janvier, en février et mon EP en Mars sur le label techno (Trau-ma) de l’artiste techno portugais Robert S. Cet EP comporte d’ailleurs un remix de l’un de mes producteurs favoris, Ricardo Garduno. Je suis très heureux d’avoir signé cet EP car il illustre bien plusieurs facettes de ma personnalité musicale. Cela m’a donné l’envie de continuer encore et encore, et surtout d’explorer. J’ai d’autres tracks terminés et divers projets en cours. Il me tarde de poursuivre cette aventure et de reprendre le rythme du deejaying et des dates afin de partager ma passion.

LOFI | Quels sont les artistes qui t’inspirent ?

J’essaie de ne pas trop m’inspirer d’autres artistes pendant la production de mes morceaux mais plutôt de me laisser porter par le processus créatif. Je tente des choses, je teste, m’enregistre et écoute le résultat. Dans mon cas personnel, il y a deux options pour commencer un morceau: soit j’ai déjà une idée ou bien l’ébauche d’un thème que je souhaite retranscrire, et je cherche les éléments qui s’y rapporteront, soit je n’ai pas d’idées précises. J’avance seulement grâce à mon inspiration et mon état d’esprit du moment, ce qui révélera le caractère du morceau. Mais bien sûr, beaucoup de musiques et d’artistes m’inspirent (consciemment et inconsciemment), la techno évidemment mais aussi la musique expérimentale, l’ambient, la musique classique ou même d’autres arts comme le cinéma, la photo ou l’architecture, mais je puise aussi mon inspiration dans l’actualité, la science et bien naturellement mes émotions. Si je dois citer quelques artistes de musique électronique: Lewis Fautzi, Lucy, I Hate Models, EOD, Djrum, Florian Meindl, Monoloc, Dasha Rush, SHXCXCHCXSH, Atom, etc.

LOFI | Un dernier mot à ajouter ?

Restons curieux et encourageons l’originalité, prenons conscience de l’importance de notre scène locale et donnons lui l’encouragement dont elle a besoin. Merci pour cette interview !

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