Lire

Quand Daft Punk façonnait la techno avec Homework

Le 17 janvier 1997, avant de devenir des robots, avant d’être couronnés aux Grammys et avant de produire pour Kanye West ou The Weeknd, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem Christo sortaient leur premier album sous le nom de Daft Punk, Homework. Un album indémodable, complexe et à l’impact retentissant dans lequel on a voulu se replonger.

Un échantillon de voix, un rythme hip-hop, une basse au groove imparable. Ainsi commence le morceau Teachers, planqué au beau milieu de leur premier album Homework. Les Daft Punk viennent y scander, à travers une voix vocodée devenue leur marque de fabrique, les noms des artistes qui les ont influencés. Dr Dre, Paul Johnson, Brian Wilson des Beach Boys, Jeff Mills… Tout y passe, de la techno froide de Detroit aux sonorités ensoleillées du rock des 60’s. Des musiciens de tous bords, qui montrent la richesse et la diversité des influences du duo parisien. Teachers est peut-être le morceau qui résume le mieux le premier album de Daft Punk. On y comprend que Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem Christo, alors la vingtaine à peine entamée, ont décidé de reprendre tout ce qu’ils aiment pour créer quelque chose de nouveau.

Artwork du premier album de Daft Punk, Homework

Deux masqués qui composent dans une chambre

Au milieu des années 90, la techno se fraie un chemin de plus en plus bruyant au sein des capitales européennes. La culture rave se propage peu à peu d’Angleterre pour atteindre le continent et Paris va alors devenir l’un des noyaux durs de la scène house et techno. Des clubs ouvrent, d’autres déjà existants comme le Rex Club se spécialisent dans la musique électronique, des artistes comme Laurent Garnier s’imposent comme les ambassadeurs de ce nouveau phénomène… Bien que loin d’être compris et accepté par tous, le mouvement techno s’impose de plus en plus comme un vent de liberté chez la jeunesse française, et surtout parisienne.

C’est dans ce contexte, en 1993 exactement, que Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem Christo vont commencer à bidouiller leurs premiers morceaux sous le nom de Daft Punk, entassant tout leur matériel dans une chambre transformée en studio. Ils sortent en 1994 leur premier maxi, The New Wave, mais c’est en 1995 qu’ils vont connaître véritablement le succès avec la sortie du maxi Da Funk/Rollin’ and Scratchin’. Dès lors, la popularité de Daft Punk ne fait que grandir, renforcée par leur choix d’arborer des masques pour cacher leurs visages.

En choisissant de signer sur le label anglais Virgin Records en 1996, le duo montre son ambition de conquérir le marché étranger et exige d’avoir un contrôle total de leur image et de leur musique. C’est donc quelques mois plus tard, le 17 janvier 1997, que sort leur très attendu premier album, Homework, appelé ainsi car composé dans une chambre. Regroupant 16 morceaux, l’album est un succès à la fois critique et commercial lors de sa sortie et va propulser Daft Punk au sommet de la scène électronique française de l’époque.

Daft Punk en live, pas encore masqués, dans les années 90

Le son d’une époque

Homework peut se voir comme un manifeste de ce qu’est la musique électronique en 1997. La puissance et la liberté des raves se retrouvent dans le son lui-même : rugueux, parfois imparfait, qui rappelle par moments l’imprécision qui règne dans certains morceaux d’un groupe comme The Velvet Underground et leur apporte tout leur charme. Réécouter Homework en 2018, à une époque ou la techno est composée principalement sur ordinateur pour un son parfaitement propre et chirurgical, c’est se replonger dans les expérimentations d’une période. Sur chaque track, on imagine parfaitement deux jeunes parisiens de 20 ans en train d’expérimenter avec des samples et des TR-909 dans une chambre, et cela donne assurément un aspect très humain et personnel à ces 16 titres. Thomas Bangalter dira au sujet de l’album : « Nous voulions faire une sorte de gangsta rap nous aussi, et rendre les sons aussi sales que possibles. Etrangement, personne n’a jamais comparé nos morceaux avec le hip-hop ».

L’album est composé à la fois de morceaux accessibles et chaleureux (Around the World et son vocoder devenu culte) et de tracks plus violentes et brutales (Rock N Roll, Rollin’ And Scratchin’…), ce qui permet au duo de séduire à la fois le grand public et les puristes de la techno. C’est peut-être là que réside l’une des meilleures qualités de Daft Punk, à savoir créer une musique innovante et singulière sans laisser le public de côté.

Le morceau d’introduction, Daftendirekt, nous plonge directement dans ces sonorités, et les bruits de foule dispersée par la police au début de Revolution 909 rappellent à quel point les raves étaient à leur création complétement réprimées. Cela donne à l’album un aspect narratif renforcé par des morceaux de transition comme Wdpk 83.7 FM (30 secondes d’une sorte de jingle de radio) ou Funk Ad (le morceau Da Funk joué à l’envers en conclusion de l’album).

Du disco à la techno, il n’y a qu’un pas

Homework ne pourrait pas exister sans le disco, le rock, la pop, la techno de Detroit et la house de Chicago. Les inspirations sont nombreuses et diverses, clairement mises en avant dans le morceau Teachers. Quand surgissent les lignes de basse d’Around the World ou Burnin’, on pense à John Travolta sur un dancefloor multicolore au milieu des années 70. Avec les sons agressifs et saturés de Rollin’ and Scratchin’ et Rock N Roll, on s’imagine en plein cœur d’une rave illégale et surchauffée. C’est en effet dans cet album et les lives que le duo donnera à l’époque que l’on retrouve l’aspect violent de la musique de Daft Punk, quelque peu délaissé dans les albums suivants. Puis un morceau plus doux comme Fresh s’impose comme la bande-son parfaite du retour de cette même rave, entre euphorie et mélancolie.

Daft Punk s’attache ainsi à s’approprier différents genres, allant jusqu’à donner leur version de la G-funk avec Da Funk. Le rythme binaire typique de la house et de la techno est abandonné sur Teachers et Oh Yeah, deux morceaux qui évoquent ainsi le hip-hop, tandis qu’on peut sentir dans les synthés d’Alive les prémices de l’EDM qui s’imposera une dizaine d’années plus tard. L’utilisation des samples renforce l’aspect diversifié de Homework. Ainsi, le morceau High Fidelity est une réinvention du morceau Just The Way You Are de Billy Joel, déconstruit et éparpillé dans tous les sens pour donner un titre de house dynamique et efficace. Le véritable tour de force de l’album, c’est de réussir à mélanger autant d’éléments de manière aussi décomplexée, sans essayer d’imiter quoi que ce soit mais en créant du neuf.

Des pompiers, des chiens et des robots

Le succès de l’album ne réside pas seulement dans sa musique. En effet, dès ses débuts, Daft Punk s’attache à créer un univers visuel très fort autour du groupe. Les costumes de robots apparaitront avec leur deuxième album Discovery en 2001, mais Thomas et Guy-Man ont déjà beaucoup d’idées. Ils choisissent ainsi d’arborer des masques pour laisser la musique au premier plan, ce qui crée une curiosité chez le public. Des idées esthétiques fortes vont donc venir combler cette absence de visage auquel s’identifier.

Ainsi, pour le clip de Da Funk qui accompagne la sortie de l’album, ils font appel au réalisateur Spike Jonze, à qui l’on doit de nombreux clips et plus tard des films comme Dans la peau de John Malkovich (1999) ou Her (2013). On y voit un homme à la tête de chien désespérément amoureux se baladant dans la nuit new-yorkaise et qui deviendra culte, monopolisant les ondes de MTV pendant des mois. Même destin pour le clip du single phare de l’album Around The World, signé Michel Gondry, dans lequel des robots et des squelettes dansent au rythme des différents instruments.  Dans le clip de Burnin’, des gens font la fête dans un immeuble en flammes avant d’être secourus par des pompiers. Les Daft Punk invitent alors quelques unes des grandes figures de la house de Chicago comme Derrick Carter ou Paul Johnson à figurer dans le clip. Le duo français soigne ainsi tout autant l’emballage que le contenu et impose une identité visuelle marquée, symbolisée par le célèbre logo du groupe brodé sur la pochette qui sera ensuite repris et détourné pour leurs albums suivants.

De Skrillex à James Murphy, en passant par Justice ou encore les grandes pontes de la techno actuelle, nombreux sont les artistes contemporains à revendiquer l’influence de cet album sur leur musique. La façon d’utiliser les filtres, le travail des samples, le rôle du vocoder… Il est indéniable qu’Homework a fait évoluer pas mal de choses dans la musique électronique et a permis à la techno française de s’ouvrir à l’international, menant ainsi le courant French Touch qui marquera l’époque. L’avant-gardisme et l’énergie si brute et singulière de l’album lui permettent de traverser les époques sans prendre une ride, et ce même après plus de 20 ans. Finalement, c’est surement le présentateur de radio du morceau Wdpk 83.7 FM qui résume le mieux ce qu’est Homework : « The sound of tomorrow, the music of today ».

TRACKLIST :

  1. Daftendirekt
  2. Wdpk 83.7 FM
  3. Revolution 909
  4. Da Funk
  5. Phœnix
  6. Fresh
  7. Around the World
  8. Rollin’ and Scratchin’
  9. Teachers
  10. High Fidelity
  11. Rock’n Roll
  12. Oh Yeah
  13. Burnin’
  14. Indo Silver Club
  15. Alive
  16. Funk Ad

Sources :

  • PERNOT Olivier, French Touch 100. Le Mot et le Reste, 2017
  • FALL Azzedine, 20 ans après le premier album de Daft Punk, la nouvelle scène française raconte « Homework ». Les Inrocks, 2017
  • BELHOSTE Grégoire, 20 ans après, 6 artistes décortiques « Homework » de Daft Punk. Greenroom.fr, 2017
  • POWER Chris, Review of Daft Punk – Homework. BBC.co.uk, 2010
  • PHILLIPS Lior, The Past, Present and Future of Daft Punk’s Homework. Consequence of Sound, 2017
Click to comment

You must be logged in to post a comment Login

Leave a Reply

To Top
adipiscing ut elementum pulvinar Praesent id fringilla ut mattis
X